Ida Rubinstein est une danseuse, actrice, mécène et directrice de compagnie russe, née le 5 octobre 1883 à Kharkiv (Empire russe, aujourd'hui en Ukraine) et morte le 20 septembre 1960 à Vence (France). Icône incontournable de la Belle Époque et des Années folles, elle a marqué l'histoire de l'art moderne en commandant et en interprétant des chefs-d'œuvre majeurs de la musique et de la danse du XXe siècle, au premier rang desquels figure le célèbre Boléro de Maurice Ravel.
Biographie
1883. Ida Lvovna Rubinstein naît au sein d’une famille de la très haute bourgeoisie juive de Kharkiv. Son grand-père, Ruvim Rubinstein, a bâti une immense fortune dans le commerce du sucre, rapidement fructifiée par ses fils Lev et Adolf dans les secteurs de la banque et de la brasserie. Orpheline de mère puis de père dès 1892, la jeune Ida hérite d’une fortune colossale. Elle est envoyée à Saint-Pétersbourg chez sa tante, Madame Gorvits, qui lui offre une éducation d’une richesse exceptionnelle. Polyglotte, elle maîtrise l’anglais, le français, l’allemand et l’italien, et se passionne très tôt pour la Grèce antique et les arts de la scène.
1904. Animée par une volonté farouche de monter sur scène, elle produit et interprète à ses frais la tragédie Antigone de Sophocle à Saint-Pétersbourg. C’est à cette occasion qu’elle collabore pour la première fois avec le peintre et décorateur Léon Bakst, qui devient son ami et conseiller artistique de toujours. Déterminée à s’affranchir des codes de son milieu social, qui considère le métier d’actrice comme infamant, elle commence à étudier la danse avec le jeune chorégraphe novateur Michel Fokine.
1908. Elle provoque un immense scandale à Saint-Pétersbourg en montant la pièce Salomé d’Oscar Wilde. Interdit par la censure religieuse orthodoxe, le spectacle est transformé en mime. Lors de la légendaire « Danse des sept voiles », chorégraphiée par Fokine sur une musique d’Alexander Glazunov, Ida Rubinstein se déshabille entièrement sous un jeu de lumière, ne conservant qu’un fil de perles. Face à la fureur de sa famille, qui tente de la faire interner en hôpital psychiatrique pour préserver son honneur, elle contracte un mariage blanc avec son cousin Vladimir Gorvits. Cette union de convenance lui garantit sa liberté juridique et le contrôle total de sa fortune.
1909. Remarquée par l’imprésario Serge de Diaghilev, elle rejoint la première saison parisienne des Ballets russes au Théâtre du Châtelet. Bien qu’elle n’ait pas la technique rigoureuse des ballerines classiques de l’école impériale, sa silhouette longiligne, sa gestuelle expressive et son magnétisme fascinent le public. Elle triomphe dans le rôle-titre de Cléopâtre (1909), puis incarne la sultane Zobéide dans Shéhérazade (1910) aux côtés de Vaslav Nijinsky. Sa beauté androgyne et sensuelle inspire les plus grands peintres de l’époque, notamment Valentin Serov qui réalise son célèbre portrait nu en 1910, et Kees van Dongen.
1911. Soucieuse de préserver son indépendance face à l’autorité de Diaghilev, elle quitte les Ballets russes pour fonder sa propre compagnie. Elle entame une liaison passionnée de trois ans avec la peintre américaine Romaine Brooks, qui en fait sa muse et son modèle pour des œuvres majeures comme La Vénus triste. La même année, elle produit et interprète le rôle-titre masculin du Martyre de saint Sébastien, un drame écrit pour elle par Gabriele d’Annunzio sur une musique de Claude Debussy. Le spectacle déclenche les foudres de l’archevêque de Paris, qui interdit aux catholiques d’y assister sous peine d’excommunication, outré qu’un saint chrétien soit incarné par une femme juive travestie.
1914. Durant la Première Guerre mondiale, elle interrompt ses activités artistiques pour s’engager activement. Elle finance et aménage un hôpital de campagne, revêtant un uniforme d’infirmière dessiné par Léon Bakst pour soigner les soldats blessés sur le front.
1920. De retour sur scène, elle loue chaque année l’Opéra de Paris pour y présenter ses productions. Elle commande à Florent Schmitt la musique de scène d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, traduit par André Gide, dont elle interprète le rôle principal. En 1926, elle tient le rôle-titre du mimodrame Orphée de Jean Roger-Ducasse.
1928. Elle fonde officiellement la compagnie des Ballets Ida Rubinstein, dont elle confie la direction chorégraphique à Bronislava Nijinska et la direction artistique à Alexandre Benois. Elle commande à Maurice Ravel une œuvre d’inspiration espagnole : le Boléro. Créé le 22 novembre 1928 à l’Opéra de Paris, le ballet remporte un succès planétaire immédiat. La même année, elle commande et crée Le Baiser de la fée d’Igor Stravinsky, ainsi que David d’Henri Sauguet.
1934. Toujours active comme mécène et productrice, elle collabore avec Igor Stravinsky et André Gide pour la création de Perséphone, et avec Arthur Honegger et Paul Valéry pour Sémiramis. Bien que critiquée par certains pour sa volonté de tenir le rôle principal de toutes ses productions malgré son âge, l’État français lui décerne la Légion d’honneur pour sa contribution exceptionnelle au rayonnement de la musique française.
1938. Elle donne sa dernière interprétation scénique marquante dans le rôle-titre de l’oratorio dramatique Jeanne d’Arc au bûcher, une œuvre qu’elle a commandée à Paul Claudel et Arthur Honegger.
1940. Face à l’invasion allemande et aux persécutions antisémites, elle s’exile en Angleterre avec l’aide de son compagnon de longue date, le brasseur et homme politique britannique Walter Guinness (Lord Moyne). À Londres, elle finance et gère un centre médical destiné à soigner les pilotes alliés et les forces françaises libres.
1945. Après la guerre et l’assassinat de Lord Moyne à Le Caire en 1944, elle retourne en France. Constatant que le monde artistique de la Belle Époque a définitivement disparu, elle choisit de se retirer totalement de la vie publique. Convertie au catholicisme depuis 1936, elle s’installe dans sa villa Les Olivades à Vence, où elle mène une existence recluse et mystique, consacrée à la prière et à la lecture de la Bible. Elle s’éteint dans l’anonymat le 20 septembre 1960.
Répertoire
Ballets et mimodrames
- Cléopâtre (Michel Fokine, 1909) – Rôle-titre
- Shéhérazade (Michel Fokine, 1910) – Zobéide
- La Tragédie de Salomé (Nicola Guerra, 1919) – Salomé
- Istar (Léo Staats, 1924) – Istar
- Les Noces d’Amour et de Psyché (Bronislava Nijinska, 1928) – Psyché
- La Bien-aimée (Bronislava Nijinska, 1928) – La Bien-aimée
- Le Boléro (Bronislava Nijinska, 1928) – La Danseuse
- Le Baiser de la fée (Bronislava Nijinska, 1928) – La Fée
- La Valse (Bronislava Nijinska, 1929) – Rôle principal
- David (Léonide Massine, 1928) – David
- Amphion (Léonide Massine, 1931) – Amphion
- Diane de Poitiers (Michel Fokine, 1934) – Diane de Poitiers
- Sémiramis (Michel Fokine, 1934) – Sémiramis
- Perséphone (Kurt Jooss, 1934) – Perséphone
Théâtre et pièces parlées
- Antigone (Sophocle, 1904) – Antigone
- Salomé (Oscar Wilde, 1908) – Salomé
- Le Martyre de saint Sébastien (Gabriele d’Annunzio, 1911) – Saint Sébastien
- Hélène de Sparte (Émile Verhaeren, 1912) – Hélène
- La Pisanelle (Gabriele d’Annunzio, 1913) – La Pisanelle
- Antoine et Cléopâtre (William Shakespeare / André Gide, 1920) – Cléopâtre
- Phaedre (Gabriele d’Annunzio, 1923) – Phèdre
- La Dame aux camélias (Alexandre Dumas fils, 1923) – Marguerite Gautier
- Jeanne d’Arc au bûcher (Paul Claudel / Arthur Honegger, 1938) – Jeanne d’Arc
Prix, distinctions et récompenses
- 1934 : Chevalier de la Légion d’honneur (sur proposition du directeur de l’Opéra de Paris, Jacques Rouché)
- 1939 : Grand-croix de la Légion d’honneur
Vie privée
Ida Rubinstein est la fille de Lev Ruvimovich Rubinstein, citoyen d’honneur de Kharkiv et riche industriel, et d’Ernestina Isaakovna Rubinstein. Elle a une sœur aînée, Rachel (Irène), convertie au catholicisme et décédée en 1918 lors d’un bombardement à Paris. En 1907, elle épouse son cousin germain Vladimir Gorvits afin d’obtenir son émancipation légale, un mariage de convenance qui n’aura pas de postérité. Elle a partagé la vie de la peintre Romaine Brooks de 1911 à 1914, et a entretenu une longue relation amoureuse et de mécénat avec l’homme d’affaires et politicien britannique Walter Guinness (Lord Moyne) jusqu’à la mort de ce dernier en 1944.
FAQ
Qui a commandé le Boléro de Maurice Ravel ?
C’est Ida Rubinstein qui a commandé le Boléro à Maurice Ravel en 1927. Elle a créé et dansé cette œuvre hypnotique et révolutionnaire sur la scène de l’Opéra de Paris le 22 novembre 1928, dans une chorégraphie de Bronislava Nijinska.
Pourquoi le spectacle Le Martyre de saint Sébastien a-t-il fait scandale ?
Le Martyre de saint Sébastien, créé en 1911, a provoqué un immense scandale car le rôle du saint chrétien était interprété par Ida Rubinstein, une femme de confession juive qui se travestissait en homme. L’archevêque de Paris a interdit aux catholiques d’assister aux représentations sous peine d’excommunication.
Quelle était la particularité du style de danse d’Ida Rubinstein ?
N’ayant pas de formation académique rigoureuse, Ida Rubinstein compensait ses limites techniques par une présence scénique magnétique, une grande expressivité et une plasticité unique. Inspirée par Isadora Duncan, elle privilégiait un art hybride mêlant le mime, le théâtre et la danse libre.
Fiche d'identité
- Nom : Ida Rubinstein
- Nationalité : Russe
- Née à Kharkiv
- Date de naissance : 05 octobre 1883
- Date de décès : 20 septembre 1960
- Fonctions : Danseuse, Directrice de compagnie
- Distinction obtenue : Chevalier de la Légion d'honneur
💡 Découvrez qui a créé l'académie royale de danse à travers notre dossier documentaire, une exploration de cette institution fondamentale..